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La diffusion en France : entre fragilité et résilience

Comment faire circuler les œuvres québécoises d'art vivant dans le contexte actuel de crise du marché français ? Portrait d’une période aussi trouble que tournée vers l’avenir.



Pandémie, guerre, crise énergétique, inflation : depuis 2020, l’Europe enchaîne les enjeux critiques, affectant directement la France et, par incidence, demandant constamment aux salles françaises de revoir leurs pratiques. Si la situation semblait pourtant moins dramatique au sortir de la pandémie, la convergence des crises a cependant exacerbé les difficultés et en a créé de nouvelles. Puisque le Québec a le privilège d’être un partenaire culturel proche de la France, il importe de rester à l’affût de l’évolution de la situation pour bien positionner nos artistes sur ce marché en plein questionnement. À travers ses missions, ses partenariats et l’écho de ses artistes en tournée, CAPAS a pu esquisser des constats sur l’état des lieux – état bonifié par des entretiens avec Victor Leclère, Codirecteur production, diffusion et développement international à La Magnanerie et Thomas Ress, Directeur de l'Espace 110 - Centre culturel d'Illzach.


Ces experts seront d’ailleurs des nôtres pour la formation de La danse sur les routes du Québec Les réseaux de diffusion en France, afin d’en dire davantage sur le sujet. Voici donc la pointe des icebergs que nous avons identifiés.

COVID : approche différente, résultat similaire

Les restrictions face aux arts ayant été plus clémentes en France qu’au Québec, la plupart des salles ont pu prendre la décision de demeurer ouvertes pour poursuivre la diffusion de leurs spectacles à travers diverses manières créatives : jauges réduites, transposition des représentations dans la saison estivale en extérieur, etc. Si cette flexibilité aurait dû permettre aux programmations d’être présentées dans une certaine normalité, dans l’espoir d’éviter un engorgement post pandémique, le choix inverse de certaines salles qui – faute de moyens ou par peur (légitime) de la pandémie – ont préféré annuler ou reporter des spectacles a créé, sinon un embouteillage, au moins un ralentissement dans le roulement des salles pour accueillir de nouvelles propositions. À l’excitation première de la reprise où on planifiait parfois jusqu’à 350 spectacles par année s’est lentement substitué l'incertitude, allant jusqu'à occasionner près de 100 représentations de moins par année à l'aube de la 2e année officielle de relance.



Crise énergétique : explosions des coûts et fermetures temporaires

Avec la guerre en Ukraine et le blocus énergétique envers la Russie, la France – qui se relevait à peine de la pandémie – s’est retrouvée face à une très forte augmentation du coût du gaz et du pétrole. Résultat : le transport et le chauffage sont devenus des dépenses coûteuses parmi plusieurs, surtout pour le milieu des arts qui doit déplacer artistes et décors de ville en ville, mais surtout accueillir des centaines de personnes dans d’immenses salles de spectacle qui demandent à être réchauffées (surtout en hiver). Les paliers gouvernementaux ont heureusement rapidement levé des boucliers pour protéger les scènes françaises, en prenant la majorité des dépenses énergétiques à leurs frais dans plusieurs cas. Mais lorsque cela n’est pas possible, les salles doivent faire un choix : chauffer leur espace pour des coûts allant parfois au-delà de leurs profits (jusqu’à 250 000 € en chauffage par année pour certains bâtiments faisant des profits autour de 200 000€/an), présenter des œuvres sans chauffage et compromettre l’accueil du public, ou tout simplement fermer boutique pendant quelques mois. Devant ce dilemme, d’autres spectacles reportés ou annulés viennent grossir les rangs de ceux déjà coupés lors de la COVID, contribuant à un engorgement de plus en plus grand des saisons qui peinent parfois à entrer dans leurs frais.



Inflation : un pouvoir d’achat réduit

Ces frais sont d’autant plus difficiles à couvrir alors que les publics sont moins au rendez-vous qu’à l’habitude, impactés par l’inflation générale en occident. L’augmentation du coût de la vie demande aux spectateurs de faire des choix dans ce qu’ils consomment autant à l’épicerie qu’en culture. Les décisions d’achat se prennent soit de manière mûrement réfléchie, soit dans l’impulsion dernière minute d’un surplus inespéré dans le budget mensuel. Certaines salles prennent même de manière détournée la décision controversée d’annuler des représentations qui ne seront pas rentables, faute de vente de billets. Les salles qui présentent des œuvres d’art vivant axées sur la recherche, l’exploration et l’innovation en paient un prix particulièrement élevé, alors que le public se retourne actuellement vers des propositions réconfortantes qui, puisqu’elles peuvent parfois coûter plus chers, limitent leur capacité à fréquenter des programmations plus poussées. Ainsi, les lieux de diffusion qui tiennent à leur mission de faire évoluer la pensée critique se trouvent particulièrement esseulés autant devant un public frileux que devant une économie qui n’épouse pas leur modèle d’affaires.


Ainsi, on évalue une réduction entre 15% et 30% du nombre d'oeuvres présentées autant sur les scènes nationales que dans les salles indépendantes. Si certaines compagnies réussissent à sortir leur épingle du jeu, la plupart des artistes subissent les contrecoups de coupes franches dans les programmations, voyant certaines tournées passer de 150 représentations à moins de 30, allant parfois jusqu’à remettre en doute la capacité de ces créateurs à demander l’intermittence du spectacle. Parmi les œuvres qui s’en sortent le mieux, on compte notamment les spectacles jeunes publics (souvent moins coûteux, avec moins de technique, et suscitant toujours l’intérêt des familles) et les artistes plus en vue (célébrités, artistes établis).



Réinventer les usages : Nos recommandations

Dans ce contexte houleux, artistes et programmateurs doivent revoir leurs méthodes de diffusion. En trouvant des manières de naviguer à travers ces contraintes, les compagnies québécoises peuvent favoriser leur (ré)insertion dans le marché français sur le moyen ou le long terme tout en contribuant à renforcer l’écosystème général de l’art vivant.


Flexibilité

La capacité de chaque compagnie à adapter ses propositions artistiques aux réalités sur le terrain déterminera leur habileté à s’insérer dans les programmations à venir. Ainsi, définir des formes alternatives d’une œuvre avec moins d’interprètes, une scénographie simplifiée ou un devis technique allégé permettent de moduler l’œuvre selon les capacités d’accueil d’une salle de spectacle.


Durabilité

Cette flexibilité contribue également à la durabilité écologique et économique de l’œuvre : créer un décor plus compact offre davantage de possibilités de tournées dans des salles de différentes tailles, permettant à la même création de circuler davantage plutôt que de devoir jeter un décor après une ou deux utilisations parce qu’il n’entre pas dans les autres salles. Amener moins d’artistes en tournée diminue également l’empreinte carbone d’un spectacle, contribuant à faire de la culture un environnement plus vert sur le long terme. Alors que les impératifs environnementaux se font pressants et que les bailleurs de fonds implantent des contraintes à même leurs subventions, avoir le développement durable en tête devient une manière de faire progresser à la fois la planète et sa carrière.


Réciprocité

Si l’heure peut ne pas être à l’exportation, elle peut être à l’importation. Alors que les scènes sont saturées ou fermées en France, le public québécois demande à être mis en contact avec des œuvres d’exception venues d’ailleurs. Tisser des liens avec les institutions et compagnies artistiques françaises permet alors d’imaginer des projets de réciprocité. Les programmateurs québécois peuvent ainsi profiter de la disponibilité de certains artistes pour programmer des œuvres françaises d’exception. Les artistes, quant à eux, peuvent mobiliser leurs partenaires de production ou de diffusion pour imaginer des projets de coproductions qui faciliteront ensuite une circulation durable d’œuvres entre les continents. Ainsi, ces accueils internationaux deviennent des opportunités pour approfondir ses relations avec les institutions du vieux continent et offrir un peu de l'air frais à nos partenaires d'outremer tout en favorisant une place de choix pour les œuvres québécoises dans le paysage culturel français quand la situation se sera améliorée.


Si la situation actuelle en France comporte des défis de taille pour la diffusion d’œuvres québécoises, elle représente aussi une occasion de se préparer et d’épouser des formes de diffusion qui impliquent toutes les sphères de la culture : de l’artiste au lieu de diffusion. S’il ne faut jamais dénaturer l’art en fonction d’une crise – l’art ne devient-il pas alors notre dernier rempart pour la liberté et l’affranchissement de la réalité ? – il importe de comprendre dans quel contexte socioéconomique les œuvres d’aujourd’hui s’inscrivent pour s’assurer que l’art puisse rejoindre son public. Pour ce faire, il faut savoir s’adapter aux impératifs des lieux qui diffusent les œuvres et comprendre les comportements de la population française en termes de choix culturels. Ainsi, le dialogue s’ouvre véritablement entre la création et le monde qu’il essaie de questionner.

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