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Écoresponsabilité : pour des arts vivants réalistement verts

Comment réconcilier tournée et conscience écologique ? État des lieux et pistes de solution.



« L’énergie la plus économique qu’on peut avoir, c’est celle qu’on ne consomme pas. » Pierre Fitzgibbon, Ministre de l’Économie, de l’Innovation et de l’Énergie Tout le monde en parle (1er octobre 2023)

L’adage veut que l’art soit un langage universel qui transcende les frontières. En ouvrant les esprits et en touchant à des vérités émotionnelles, il émerveille, rapproche les individus, voire change des vies. C’est d’autant plus vrai pour l’art vivant qui – dans ces corps qui s’animent devant une audience captivée – permet un réel dialogue, où l’humain se découvre encore plus humain. Alors que les feux de forêt récurrents, les orages intempestifs et les canicules printanières soulignent avec insistance l’urgence – voire l’effondrement, selon l’ONU – climatique, le milieu des arts se doit de repenser comment il franchit physiquement ces frontières qui définissent sa raison d’être. Fidèle à sa sensibilité et à son avant-garde, le secteur réfléchit à l’enjeu écologique depuis plusieurs décennies et innove sans cesse pour créer avec une conscience de plus en plus affûtée envers l’écoresponsabilité et la durabilité.


États des lieux : Les contradictions du rayonnement culturel

Mais l’ultime frontière – comme le dirait Kirk – reste l’espace, le déplacement, la tournée, la diffusion. Si les compagnies en art vivant produisent des spectacles en réduisant leur empreinte écologique au maximum et que les salles les accueillent dans des espaces certifiés durables, le pont qui relie ces deux collaborateurs reste parsemé d'embûches malgré toutes les bonnes intentions. À l’heure où les subventionneurs mettent l’accent sur l’importance de créer et de diffuser de manière durable – allant jusqu’à accorder des points supplémentaires aux demandes faisant la preuve qu’elles feront tous les efforts possibles pour être le plus écoresponsables possible –, les activités de rayonnement se voient pressées de changer leurs stratégies, et ce, même si la réalité sur le terrain ne dépend pas seulement de la volonté des professionnels. Dans ce contexte, il importe de faire un état des lieux pour cibler les enjeux à résoudre pour que nos spectacles puissent circuler plus vertement, certes, mais surtout en connaissance de ces réalités.


Secteur : un problème de perception ?

À cette nécessité d’utiliser avions, camions, restauration et hébergement pour actualiser sa mission vitale de circulation, le milieu des arts vivants accole une pression incessante pour revoir ses méthodes interne et externe afin de les rendre plus durables. Les incitatifs des subventionneurs et le regard des publics viennent culpabiliser les compagnies qui peinent parfois à trouver des alternatives logistiquement ou financièrement accessibles pour présenter leurs œuvres dans un contexte durable (nous y reviendrons). À l’inverse, le milieu du tourisme – qui fait certes certains efforts en matière d’écoresponsabilité – n’est pas taxé des mêmes exigences. Depuis la réouverture des régions et des frontières, les gouvernements valorisent à grands frais les excursions touristiques lointaines, de longue durée et de luxe. Et le public – dont le wanderlust a été mis à mal durant trois ans – s’est empressé de répondre à l’appel en prenant avions, trains, voitures, hôtels et tablées partout à travers le Québec et le monde dans ce mouvement qui a été nommé « Revenge Tourism ». Des tendances écologistes se préoccupent certes de la multiplication des transports internationaux et de la consommation à outrance, prônant l’émergence d’un « Slow Tourism » plus durable qui gagne en popularité. Et les gouvernements imposent bien sûr aux différents organes impliqués dans le tourisme de mettre en application des politiques de durabilité. Mais ces appels restent pour la plupart sans réponse alors que l’industrie touristique se réjouit de l’enthousiasme décomplexé des vacanciers : les compagnies aériennes agrandissent considérablement leurs flottes, envisageant davantage de revenus via les transports internationaux dans les prochaines années.


Alors que produire un spectacle de danse québécois à Paris permet de faire voyager toute une population sans le poids écologique de voir toute la France prendre l’avion pour se déplacer vers le Québec, il peut être intéressant de changer de lunettes pour remarquer que le secteur culturel est déjà un des milieux avec la plus petite empreinte écologique. Certes, avec la crise climatique actuelle, les dirigeantes et dirigeants pressent (à juste titre) toutes les industries à faire davantage d’efforts pour rendre leurs actions plus durables. La culture n’y fait bien sûr pas exception, mais elle en constitue une : meneuse en matière d’écoresponsabilité depuis les années 60, elle est nettement plus avancée dans la mise en place de mesures durables. Sachant que l’art permet de voyager sans que le public ait à bouger, le déplacement d’une troupe peut apparaître plus durable d’office.


Décroissance : comment concilier création et réduction ?

Parmi les options qui offrent des retombées rapides et concrètes sur l’empreinte écologique, on entend de plus en plus parler de décroissance. Comme le mot l’indique, ce concept vise un ralentissement des activités jusqu’à atteindre une diminution planifiée. Si l’idée peut paraître mathématiquement alléchante (moins on produit, moins on pollue) pour certaines industries qui aspirent à lester sur le capitalisme et le mercantilisme, le concept va à l’encontre de l’essence de l’art, qui souhaite imaginer le monde et voir cette vision s’incarner dans le réel.


Avec la détérioration de la situation environnementale actuelle, envisager la décroissance à l’échelle du secteur culturel apparaît plus que probable. Reste à savoir qui des artistes – sensibles au monde dans lequel ils créent – ou des gouvernements – aspirant à déployer une carboneutralité à plus ou moins long terme – donneront l’impulsion à une telle réforme des manières d’approcher l’art. Peu importe d’où viendra la première pelletée, il sera primordial que l’ensemble des acteurs se consultent et agissent de concert pour édifier des structures durables et conscientes des réalités singulières de la création. Où se trouve la limite entre imposer des limites de production et brimer la liberté d’expression ? À quel point le milieu des arts vivants peut-il encore se réinventer seul ? Un accompagnement du secteur sera essentiel pour mener à bien cette entreprise, paradoxalement aussi indispensable qu’actuellement impensable.


Avenir : minimiser vs s’adapter

Alors que toutes et tous sont présentement appelés à réduire leur impact écologique au minimum, le discours sur l’adaptation aux changements inévitables se fait encore attendre. À l’heure où les festivals estivaux doivent composer avec des pluies imprévisibles qui en forcent la fermeture journalière, où les tournées doivent rebrasser leur calendrier pour éviter des zones soudain inondées ou près d’un feu de forêt, où la livraison de décor outre-mer se trouve retardée par une tempête post-tropicale, quelles mesures seront prises pour protéger les artistes, leurs créations et leur rentabilité ? Au-delà d’assurer que la nature ne se détériore pas davantage, comment composer avec les hasards et les dangers de sa fragilisation ? Les structures actuelles ont réussi leur virage pour la prévention; les mesures pour faire face aux défis émergents demandent à être étudiées et mises en place.


Transport : des alternatives limitées

Pragmatiquement, plusieurs solutions qui permettraient de réduire l’impact écologique d’une tournée restent malheureusement inaccessibles. Le transport – dépense énergétique la plus gourmande du secteur – en est la démonstration la plus flagrante. Au Québec, la volonté de voyager de manière durable est freinée par le manque d’options viables. Plusieurs villes sont inaccessibles en train ou en autobus voyageur, ou impliquent des délais immenses : il faut 23 heures pour faire Gaspé-Montmagny en bus, contre 6 heures et demie en voiture. Ces délais peuvent rapidement s’accumuler dans une tournée de plusieurs villes, rendant la logistique d'hébergement complexe, et ce, sans parler de la fatigue des interprètes à passer tout leur temps sur la route. Et ceci est en admettant que le matériel nécessaire aux représentations puisse être transporté en soute : malgré les efforts de créer des scénographies compactes et recyclées, plusieurs spectacles ne pourraient faire rêver les publics sans un décor et des accessoires conséquents. Se tourner vers la location de véhicules devient alors la seule solution, mais on se bute alors à l’absence de camions ou de voitures électriques qui permettent un déplacement sans émission. Et les transports en avion parlent malheureusement d’eux-mêmes.


Des services inexistants

Une fois sur la route, les compagnies en art vivant qui souhaitent hébergement et restauration durables se retrouvent souvent sans options viables. Alors qu’il est indispensable de voir l’art québécois illuminer les visages des publics de Sept-Îles, de Rouyn-Noranda, de Braunschweig ou de Taipei, ces villes ne disposent pas nécessairement d’installations qui répondent aux standards de durabilité des subventionneurs. Les hôtels ou motels peuvent ne pas mettre en pratique des actions écoresponsables, et les restaurants accessibles n’ont pas de menus végétariens ou végétaliens. Et les meilleures alternatives sont parfois à des centaines de kilomètres : comment faire une entrée en salle à temps à Gaspé lorsque l’équipe doit dormir et manger à Québec, ville la plus proche avec des établissements certifiés ? Dans d’autres cas, les institutions qui disposent de critères en matière de durabilité sont hors de portée financière des compagnies en tournée, puisque ces hôtels et restaurants doivent eux-mêmes charger davantage pour se permettre d’appliquer ces mesures. Face à cette situation, les organismes doivent souvent choisir le moindre mal, faute de moyens et de temps.



Pistes de solutions : se rassembler autour d’un portrait réaliste

Devant ces constats, le milieu culturel et ses structures doivent continuer leur chemin pour des manifestations artistiques toujours plus vertes, mais surtout conscientes des paramètres réels dans lesquels elles évoluent. Sans prétendre détenir de solution parfaite, CAPAS partage ses réflexions selon son expérience issue de ses missions et tournées post-pandémiques, qui lui ont permis de voir l’état des lieux et d’échanger avec des acteurs nationaux et internationaux.


Un portrait écologique mesuré

Pour adapter ses actions, encore faut-il avoir une vue d’ensemble sur l’impact actuel du secteur culturel sur l’environnement. En demandant aux organismes du secteur de calculer leur empreinte écologique sur la plateforme Creative Green, le CALQ pourra compter sur des données concrètes afin de comprendre quelles actions ont des répercussions importantes ou négligeables sur l’environnement. Lorsque la mesure sera imposée à l’ensemble des organismes soutenus au fonctionnement en 2028, le milieu culturel disposera d’un puissant outil pour aiguiller ses choix structuraux. Un tel portrait sectoriel pourra également permettre de comprendre la place qu’occupe la culture face aux autres industries, lui donnant un poids politique supplémentaire. D’un point de vue individuel, comptabiliser ses statistiques demande certes du temps, mais peut permettre par la suite de défendre ses décisions, preuves à l’appui.


Des tournées intelligentes

L’organisation de tournées qui minimisent les déplacements inutiles ou dédoublés est une façon simple de réduire son impact écologique. Ainsi, plutôt qu’aller à Québec, à Montréal pour ensuite se diriger vers Gaspé avant de faire Gatineau, l’idéal serait de faire Gatineau, Montréal, Québec et finalement Gaspé. Une concertation des diffuseurs et des compagnies permet de créer de tels calendriers qui enchaînent les villes à proximité sur une courte durée. En plus de minimiser l’impact écologique des tournées, le déploiement de cette stratégie permet de concentrer les efforts communicationnels autour d’une même période et parfois d’un territoire plus petit, diminuant leurs coûts et augmentant leur impact. Évidemment, ce genre de tournées optimisées nécessite des canaux d’échange ouverts non seulement entre les artistes et les diffuseurs, mais également entre les diffuseurs eux-mêmes. Des organismes structurants et des travailleurs culturels dédiés permettent alors de bien huiler tout cet engrenage.


Un budget conséquent

Les innovations écoresponsables autant en ville qu’à l’étranger nécessitent souvent l’usage de nouvelles technologies qui haussent les coûts des fournisseurs qui les distribuent. Ainsi, les hôtels certifiés durables et les outils nécessaires à la tournée avec une petite empreinte écologique peuvent parfois coûter plusieurs fois le prix d’une alternative équivalente dont l’impact sur l’environnement est plus appuyé. Les compagnies et les diffuseurs doivent ainsi prévoir une partie de leur budget conséquemment afin de leur permettre de faire des choix durables en termes de déplacement, d’hébergement et de restauration. Si les subventionneurs portent une attention particulière aux mesures durables des projets déposés, la hausse des bourses attribuées en conséquence permettra à ces spectacles et activités culturelles d’avoir les réels moyens de leurs ambitions, mettant ainsi les valeurs des gouvernements en action.


Une consultation élargie

L’écoresponsabilité et la durabilité évoluent rapidement, au rythme où les connaissances scientifiques se vulgarisent, où les technologies deviennent accessibles et où les pratiques s’affûtent. Le milieu des arts vivants est ainsi amené à revoir sans cesse ses actions, et ce, sur tous les plans : préproduction, production, diffusion, postdiffusion. Cependant, les efforts mis dans un rouage de l’industrie ne doivent pas être rendus caducs par les actions d’une autre. Dans le même sens, si certains défis sont faciles à relever (changer certains matériaux, sensibiliser les professionnels), ceux qui demandent plus de temps ou plus d’efforts ne doivent pas être pressurisés, faisant de leur application un synonyme de précarité pour les artistes et les organismes. En favorisant des échanges multilatéraux qui tiennent compte des réalités de chaque palier d’un spectacle, les discussions permettront d’implanter des changements organiques, réalistes et abordables pour que le secteur des arts vivants puisse rester à l’avant-garde sans affaiblir certains maillons.


Une perception plus juste

Dans le monde d’images dans lequel nous vivons, il est prioritaire que les efforts importants du milieu des arts en termes d’écoresponsabilité et de durabilité soient mis de l’avant pour qu’ils soient reconnus et valorisés. Cette notoriété permettrait non seulement d’entraîner davantage de professionnels (culturels ou non) dans le sillon, mais également de renforcer l'a priori positif du public sur les arts et les structures qui les supportent. Puisque les audiences entretiennent un double standard vis-à-vis de certains secteurs – édifiant le voyage, mais boudant les initiatives sans retombées écoresponsables mesurables à leur échelle –, une communication juste permettrait de faire valoir qu’assister à un spectacle de tournée peut représenter un acte citoyen écoresponsable. Les études démontrent que montrer des faits et images alarmistes autour de l’urgence climatique peut avoir un effet décourageant, en plus d’entretenir un certain cynisme face à la situation. En valorisant les bons coups, on appuie directement les efforts des travailleurs culturels qui réfléchissent à l’avenir écoresponsable de notre société, et indirectement les œuvres que nous souhaitons faire rayonner.


Ainsi, la circulation des arts vivants peut – si elle a les moyens de ses ambitions – jouer un rôle déterminant dans la poursuite des efforts du secteur culturel à faire sa part pour contrer l’impact des changements climatiques. Ce rayonnement des arts est d’ailleurs la pierre angulaire de ce chemin vers une planète plus durable : en participant à élargir les horizons, en faisant rêver les publics et en montrant des réalités diverses, on favorise une meilleure conscience du monde dans lequel nous vivons. Et par le fait même, nous en venons à vouloir le protéger davantage.

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