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Développement durable : l'équilibre au service du secteur

Réflexions sur les fondements, les bons coups et les dérives de la durabilité en arts vivants.


Rester en équilibre est une aptitude fondamentale en danse : suspendre la grâce d’un mouvement l’espace d’un moment demande un étonnant mélange de rigueur, de force et d’abandon. Il en va de même pour la durabilité dans le secteur des arts vivants : pour arriver à ce que notre milieu soit plus vert, plus rentable et plus ouvert, il importe de trouver cet équilibre entre économie, inclusion et écoresponsabilité. Dans la foulée des nouvelles mesures mises en place par les différents gouvernements pour inciter le secteur des arts à faire un effort plus grand dans le virage durable, il devient nécessaire de bien comprendre ce qu’implique le développement durable et – surtout – de le distinguer adéquatement de l’écoresponsablité dont les excès peuvent nuire à la durabilité. À cet effet, CAPAS propose quelques rappels factuels et observations personnelles qui pointent vers une considération plus large de la durabilité afin d’atteindre patiemment un équilibre sectoriel prospère et pérenne.



Un rappel : Les piliers du développement durable

Défini au Québec comme un développement qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures de répondre aux leurs, le développement durable repose sur trois axes – dits piliers – qui sont vus comme complémentaires et indissociables.

  • Pilier environnemental Préservation des espaces naturels et de la biodiversité et renouvellement des ressources naturelles et énergétiques.

  • Pilier économique Création de richesse et amélioration continue de la qualité de vie humaine.

  • Pilier social Satisfaction des besoins d’éducation, de santé, d’inclusion, d’équité et de solidarité des individus.

Cependant, des inégalités en termes symboliques viennent débalancer les perceptions face aux différents piliers. De fait, la tendance générale à valoriser davantage le pilier environnemental transparaît dans l’utilisation du terme « écoresponsabilité » comme synonyme de durabilité. Ainsi, des initiatives qui misent uniquement sur des retombées environnementales significatives sont souvent édifiées sans tenir compte des aspects sociaux et économiques parfois négligés, sinon complètement évacués. Est-ce qu’un spectacle inclusif et rentable qui tourne à l’international est moins durable qu’une création présentée gratuitement en nature à une seule reprise ? Nous y reviendrons.



Éviter l'amalgame « Écoresponsabilité – Durabilité »

S’il est vrai qu’il faut garder en tête l’impact écologique des actions prises par le développement des arts vivants, il reste que ce seul baromètre ne peut être garant de la pérennité de notre secteur. Ainsi, alors que les arts de la scène continuent de s’ajuster aux demandes des gouvernements afin de devenir plus durables, les tournées nationales et internationales sont rapidement pointées du doigt comme étant des actions à forte empreinte écologique. Et avec raison : comme nous l’avons précédemment observé, la circulation des arts vivants ne peut pas toujours actualiser dans le réel ses stratégies écoresponsables, faute de fournisseurs et d’hébergements homologués dans les villes d’accueil et d’accès à des véhicules électriques pour transporter équipes et matériaux.


Mais si les tournées devront attendre encore plusieurs années avant de pouvoir diminuer substantiellement leur impact environnemental, elles contribuent déjà grandement à la « vivabilité » des arts vivants en déployant les piliers sociaux et économiques du développement durable. Ainsi, représenter un spectacle de danse dans plusieurs villes permet de rentabiliser les frais de production d’une œuvre, de rémunérer plusieurs artistes et de faire fructifier l’économie culturelle de plusieurs régions (pilier économique) tout en ouvrant le dialogue avec différentes communautés, en valorisant les emplois du secteur culturel et en enrichissant intellectuellement les publics (pilier social – qui est souvent bonifié par des activités de médiation culturelle). Construire la notoriété d’une compagnie à travers un rayonnement élargi assure aussi la longévité de sa participation à la vitalité du milieu des arts et sa capacité à faire fructifier les investissements dont elle fait l’objet, évitant de sans cesse repartir de zéro et de bâtir ad nauseam des nouvelles carrières à grands frais. Le lien créé entre les sociétés par le partage de la culture favorise également de meilleures relations locales et internationales pour faciliter les rapprochements et la convergence des objectifs de développement. Enfin, s’il est vrai qu’une tournée passe invariablement par l’usage de transports polluants, la réutilisation des décors, costumes et accessoires sur plusieurs mois – voire plusieurs années – évite de sans cesse devoir produire de nouveaux objets scéniques, réduisant par là l’impact environnemental du secteur des arts.


A contrario, une initiative en lien avec les arts qui mise uniquement sur l’écoresponsabilité peut se buter à différents enjeux qui réduisent la durabilité de sa contribution au domaine des arts. Un programmateur qui repose sur un public cible plus âgé et qui déciderait de ne plus produire de promotion papier pourrait voir son achalandage diminuer au point où certains spectacles seraient reçus à perte, réduisant ainsi l’apport social d’une œuvre sur une communauté. Dans le même ordre d’idée, les devis techniques trop spécifiques d’une compagnie qui exigerait des technologies écoénergétiques trop spécifiques ne verrait pas ses créations tournées et devrait reposer uniquement sur la production de nouvelles œuvres – et donc consommer davantage d’énergie humaine et industrielle pour donner vie à sa vision – pour subsister. À terme, si trop d’œuvres tombent à plat à force de trop vouloir être écoresponsables plutôt que globalement durables, on peut décourager la relève, réduire la voix d’artistes établis qui ont un lien fort avec le public et fragiliser la place de l’art vivant dans le paysage culturel québécois. Redorer l’image de la durabilité sociale et économique – et surtout d’un équilibre qui inclut tous les piliers – devient donc essentiel afin d’assurer une croissance responsable et solide du secteur. Et cette valorisation doit commencer à l’intérieur même du secteur.


Valoriser les stratégies réalistes et concluantes

Car le symbole est au cœur des pratiques artistiques – autant comme matière créatrice que comme outil de communication pour discuter avec les publics, les collègues et les bailleurs de fonds. À cet effet, il peut arriver que certaines stratégies brandies comme des gestes forts en matière de durabilité créent plutôt l’inverse, rencontrés par une résistance humaine à un changement trop drastique. Ainsi, dans cette nécessité d’implanter des modèles durables, il demeure indispensable de tenir compte dans quel contexte ces modèles se déploient pour éviter les contrecoups d’un changement trop drastique.


Environnement : Outiller plutôt qu’imposer

Ainsi, plusieurs organismes mettent en place des initiatives vues comme écoresponsables sans prendre le pouls réel de leur impact. Combien de festivals offrent maintenant des verres en plastique consignés, pour finalement devoir en produire chaque année parce que le public les conserve ou s’en débarrasse ?


Un exemple concret (et anonymisé) : En 2023, un marché des arts européen prend la décision de n’offrir que des repas véganes aux professionnels des quatre coins du monde venus démarcher de nouveaux spectacles. Sur papier, une telle stratégie permet de réduire l’impact écologique du festival qui ne repose pas sur l’industrie polluante de la viande pour nourrir ses invités. Cependant, la théorie a rencontré deux écueils majeurs pratiques :

  • En n’offrant que des repas véganes, le festival exclut les différences culturelles de ses professionnels qui n’ont pas adopté ou ne sont pas sensibilisés aux pratiques véganes (pilier social).

  • Mais surtout, en changeant son menu sans être accompagné par des nutritionnistes, le festival n’a pas donné aux professionnels des repas soutenants et variés. Résultat : bon nombre de diffuseurs, présentateurs et agents ont souvent pris un second repas à l’extérieur des installations du festival, annulant les efforts d’écoresponsabilité de ce dernier, augmentant la quantité d’aliments consommés, puisant dans les perdiems déjà affectés par l’inflation et – surtout – causant l’absence de nombreux professionnels aux vitrines et spectacles (pilier économique).

Le changement radical du festival, malgré ses bonnes intentions, a ainsi nui à sa mission de créer la rencontre de l’art vivant international et d’en favoriser la diffusion à grands vents.


Économie : Éviter les extrêmes

Si nous connaissons trop bien les dérives d’une attention démesurée sur la santé économique d’un projet (l’urgence climatique n’est-elle pas un symptôme flagrant du profit à tout prix ?), la situation du milieu culturel est ailleurs, alors que bon nombre de spectacles ont du mal à être financièrement viables. Des pôles se créent alors entre la recherche de la rentabilité à tout prix et la vie au jour le jour, donnant place à des stratégies qui mettent malgré elles l’argent au cœur de chaque action (ou inaction).


Social : Inclure au-delà des apparences

Le milieu des arts vivants doit continuer ses efforts afin d’offrir une place toujours plus grande aux femmes, aux groupes issus de la diversité culturelle et aux autochtones. Leur place autant sur scène que dans les gradins est indispensable pour faire progresser l’art, éduquer les populations sur leurs enjeux spécifiques et ouvrir le dialogue social (actualisant du même coup le pilier éponyme), ainsi que pour rectifier les oppressions passées et présentes. Afin d’assurer une place solide, pérenne et visible à ces expressions artistiques, il est essentiel de s’assurer que leur inclusion se fasse adéquatement pour éviter l’instrumentalisation ou de diluer la portée des enjeux.


La durabilité comme avantage compétitif

Éviter une abondance d’œuvres qui – en versant trop fortement dans un des piliers du développement durable – deviennent non rentables, non socialement pertinentes et non écoresponsables ouvre non seulement la voie à un secteur qui contribue davantage à un avenir sain, mais devient également une manière d’attaquer les problématiques actuelles. Alors que les plateformes de webdiffusion et les sites d’achat en ligne tablent encore sur le virage casanier du public, les salles de spectacles ont tout à gagner à investir à moyen terme dans une quantité limitée de compagnies qui ont démontré leur capacité à rallier les foules au-delà de la crise pandémique. Dans une société où la consommation rapide est reine, la culture peut se démarquer en prêchant pour un art qui encourage ses audiences à montrer son attachement pour les productions qui les amènent à investir dans la culture d’ici.



L’équilibre est par définition imparfait : il implique des compromis, des instabilités, des changements de position pour garder pied et ne pas tomber. Ainsi, l’avenir de la culture passe par l’appui de projets qui n’arrivent pas à être entièrement durables, mais qui balancent les trois piliers afin de maintenir le train sur les rails. Faire tourner une seule roue d’un tricycle crée certes du mouvement, mais aucun déplacement.


C’est en faisant vœu d’imperfection que CAPAS se met donc en route vers l’avenir, en continuant d’activer des stratégies durables dans le fond plutôt qu’uniquement pour la forme. Si CAPAS sait que les vitrines internationales de ses artistes demandent avion et restauration pour une seule représentation, il le fait lorsque les retombées économiques et humaines – telle qu’assurer la carrière d’une compagnie prometteuse – s’inscrivent dans la durabilité. Si le label sait que les tournées de ses artistes mobilisent essence et nourriture, il les pousse parce que le coût écologique d’un spectacle qui tourne dépasse souvent celui d’une œuvre présentée une seule fois tout en favorisant la durabilité financière et sociale. Et ce, en sachant toujours que ses activités administratives sont sans papier, favorisent le déplacement actif et se font dans des locaux écoénergétiques. Ainsi, pour les années à venir, CAPAS nuancera autant ses actions, ses réflexions que ses messages pour montrer un visage réaliste, solide et réellement durable de la culture. La nuance n’est-elle pas une forme d’équilibre ?


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