La date de péremption de vos spectacles
- Mickaël Spinnhirny

- 3 déc. 2025
- 5 min de lecture
Entre quête effrénée de nouveauté et prolongation du cycle de vie des œuvres de qualité, le milieu culturel échappe-t-il vraiment à la mentalité fast fashion ?
Les programmateurs semblent de moins en moins enclins à programmer des œuvres déjà présentées, leur préférant presque systématiquement de nouvelles créations. Chaque saison culturelle apporte son lot de premières, encouragées par un attrait irrésistible pour la nouveauté. Résultat : des spectacles naissent, brillent un instant, puis disparaissent aussitôt, sans avoir la chance de s’inscrire dans la durée.

Des œuvres à la durée de vie limitée : les chiffres
Selon une étude de l’Office national de diffusion artistique (ONDA) en France, le nombre moyen de représentations par spectacle de danse n’est que d’environ 5,2 par an, avec une médiane de seulement 2 à 3 représentations. Plus alarmant encore, 62 % des pièces chorégraphiques y sont diffusées au plus cinq fois en l’espace de cinq ans, et 24 % d’entre elles n’ont droit qu’à une seule représentation. Autrement dit, près du quart des créations disparaissent de la scène après leur première. Au Québec, la situation n’est guère plus reluisante. Dans les faits, un spectacle de danse présenté à Montréal ne dépasse bien souvent que quatre représentations avant de disparaître de l’affiche, faute de véritables occasions de prolonger sa vie scénique.
Un modèle « jetable » qui gaspille les (maigres) ressources
Concevoir une œuvre chorégraphique requiert des mois de travail, des cachets pour les artistes, des frais de production (décors, costumes, répétitions), du transport et de la logistique. Quand une pièce ne vit que quelques soirs, l’investissement financier et humain par représentation s’envole. Pour les compagnies, cela signifie un rendement dérisoire sur chaque création, et une nécessité de repartir à zéro presque immédiatement pour espérer survivre. On assiste ainsi à une spirale de production permanente : produire toujours plus pour rester visible, au détriment de la diffusion des œuvres existantes.
Ce modèle s’avère non seulement épuisant pour les créateur·rices, mais aussi insoutenable à long terme. La surenchère de nouveautés mène à un vertige où les œuvres sont jetées après usage, comme des produits à obsolescence programmée. Paradoxalement, le foisonnement de créations n’a pas élargi le public de la danse de façon significative – il le fragilise même, les œuvres n’ayant pas le temps de trouver leur public ni d’atteindre leur plein potentiel artistique.
Dans le même élan, alors que la société culturelle réfléchit de plus en plus à son empreinte écologique, peut-on se permettre de créer sans cesse des décors et des costumes pour des spectacles à déploiement limité, avec ce que ça implique de matériaux jetés et de déplacements énergivores ? Le cycle de vie d’un spectacle vivant diminue de plus en plus, et appelle à allonger la durée d’exploitation des œuvres. Prolonger la vie des spectacles permettrait en effet de réduire les gaspillages et de réaliser des économies significatives en évitant les coûts liés au renouvellement constant des créations. Ce qui est en jeu, c’est la durabilité même du modèle de production artistique : faire mieux avec ce que l’on a déjà, plutôt que de surconsommer la créativité jusqu’à l’épuisement.
Pistes pour sortir du cycle de l’éphémère
Comment alors, renverser cette tendance et redonner une seconde vie aux œuvres chorégraphiques ? Quelques initiatives pointent timidement dans cette direction. En Europe, certains lieux ont commencé à programmer la reprise de spectacles sur plusieurs saisons consécutives plutôt que d’exiger une création annuelle. Des théâtres comme la MC93 à Bobigny ou Bonlieu à Annecy ont tenté l’expérience de faire revenir un spectacle la saison suivante, pour lui donner le temps de grandir et d’attirer un nouveau public. Ces exemples restent malheureusement marginaux et n’ont pas encore inversé la tendance lourde; mais ils prouvent qu’une autre approche est possible.
Au Québec, on pourrait s’inspirer de telles pratiques en valorisant davantage les œuvres éprouvées. Pourquoi ne pas imaginer qu’un festival ou qu’un diffuseur accorde chaque année une place dans sa programmation à un spectacle marquant des dernières années, déjà rodé et acclamé ? Cette reprise permettrait de rentabiliser l’investissement initial, de faire découvrir ou redécouvrir une pièce de qualité, et de construire une forme de répertoire contemporain vivant.
Notre écosystème repose aussi beaucoup sur le financement public de projets de création, ce qui incite les artistes à créer pour pouvoir obtenir des subventions et continuer à travailler. Il s’agit donc de faire évoluer les mécanismes de soutien d’un même geste. La France envisage par exemple de conditionner une partie des aides à des engagements sur la diffusion et la durée de vie des créations, pour éviter la surproduction subventionnée sans lendemain. Une piste similaire mérite réflexion ici : adapter nos programmes de soutien pour encourager la tournée prolongée, la reprise et même la coproduction de reprises.
Des outils existent déjà pour allonger le cycle de vie des spectacles : à nous de nous en saisir. Le réseau La danse sur les routes du Québec s’emploie depuis des années à connecter les créateur·rices avec les diffuseurs en région, afin qu’une œuvre créée à Montréal puisse voyager dans d’autres villes et toucher de nouveaux publics le temps d’une tournée prolongée. De même, le Conseil des arts de Montréal a mis en place le programme Jouer dans l’île, qui offre aux compagnies l’opportunité de rejouer leurs pièces dans les Maisons de la culture de divers arrondissements, rencontrant ainsi des spectateur·rices qui n’avaient pas vu l’œuvre lors de sa création. Ces démarches permettent de rentabiliser un spectacle existant tout en élargissant son public. Elles démontrent qu’avec un peu de volonté, on peut combattre le caractère éphémère de la diffusion et donner aux œuvres une portée accrue.
Pour une culture de la pérennité
En définitive, c’est toute une mentalité qu’il faudrait faire évoluer dans le milieu de la danse. Sans renier l’importance de la création – moteur même de l’art vivant – il devient urgent de réhabiliter la notion de répertoire et de pérennité des œuvres. Valoriser une pièce qui a fait ses preuves, c’est au contraire reconnaître sa valeur et lui donner l’opportunité de s’enrichir au contact du public. Comment aurions-nous eu des succès québécois planétaires comme Dance Me, bODY_rEMIX/gOLDBERG_vARIATIONS ou Human Sex si nous n’avions pas misé sur leur capacité à rayonner ? Dans le contexte d’une reprise post-pandémie fragile pour le secteur chorégraphique québécois, chaque œuvre créée représente un investissement précieux. Ne pas l’exploiter pleinement revient à du gaspillage artistique, économique, écologique. À l’heure où l’on prône la sobriété et l’optimisation des ressources dans tous les domaines, le spectacle vivant ne peut pas faire exception : il doit chercher un équilibre entre innovation et durabilité.
Notre écosystème culturel peut-il continuer à fonctionner sur un modèle de création jetable ? Ne devrions-nous pas collectivement résister à l’attrait facile de la nouveauté pour mieux soutenir la circulation au long cours des œuvres ? Il en va de l’avenir artistique du milieu chorégraphique québécois, de sa capacité à faire fructifier ses réussites plutôt qu’à les voir s’évanouir prématurément. La culture ne veut-elle pas commenter et s’extirper des modèles de productivité effrénés qu’elle critique ? Il lui appartient encore de croître autrement, dans le respect du temps, le plein déploiement des talents et la conservation des énergies. Préserver la vie des œuvres, c’est non seulement rendre justice au travail des créateur·rices, mais aussi faire preuve de responsabilité envers le public, les financements investis et l’environnement. Une œuvre de danse ne devrait pas être un produit éphémère à usage unique, mais bien un patrimoine vivant qui se transmet, se bonifie et continue d’émouvoir, saison après saison. Il est temps de briser le cercle de l’éphémère et de redonner aux œuvres chorégraphiques le droit de vieillir… un peu.



