Pour une sobriété numérique : arrêter de faire de l’IA le bouc émissaire
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Depuis quelques mois, un réflexe s’installe dans le débat public : l’écoresponsabilité devient un argument contre l’intelligence artificielle, comme si l’empreinte du numérique avait commencé avec les modèles génératifs. Or, la réalité est plus simple et plus exigeante : l’IA est un nouvel étage d’un immeuble déjà construit. Nos vidéos en haute définition, nos réunions en visio, nos stockages dans le nuage et nos boîtes courriel obèses constituent depuis longtemps l’ordinaire d’une société connectée. Ce décalage n’est pas qu’une erreur de cible, c’est un vrai problème de méthode : on pointe un outil récent parce qu’il est visible, alors que la sobriété numérique aurait dû être une conversation collective bien avant.

Revenir aux ordres de grandeur : la meilleure antidote au débat émotionnel
Quand on parle d’énergie, les chiffres bruts* parlent plus fort que les impressions. Une requête IA standard, du type question-réponse avec un robot conversationnel, consomme environ 0,3 à 0,4 Wh. Cela signifie qu’il faut environ 250 à 330 requêtes pour atteindre 100 Wh. À l’échelle d’une heure de vidéo, dont la consommation se situe généralement entre 77 Wh et 120 Wh, on parle donc de l’équivalent de 200 à 400 requêtes IA pour une seule heure passée devant un épisode ou un film en ligne. Même constat pour la visioconférence : une réunion Zoom d’une heure représente environ 48,6 Wh. Autrement dit, une seule réunion équivaut à environ 120 à 160 requêtes IA. Vu sous cet angle, l’écart devient tangible : quelques dizaines de questions posées à un assistant ne pèsent pas du même ordre qu’une soirée entière en streaming ou qu’une succession de réunions hebdomadaires. Rappeler ces équivalences ne revient pas à exonérer l’IA de toute responsabilité énergétique.
* Les ordres de grandeur présentés dans ce texte visent à comparer des usages numériques courants, comme les requêtes IA, le streaming vidéo ou la visioconférence, à partir de moyennes issues de la littérature récente. Ils doivent être compris dans une logique comparative et contextuelle : l’enjeu n’est pas d’évaluer ces usages face à zéro, mais par rapport à des alternatives plausibles et aux activités qu’ils remplacent. Ces chiffres doivent également être nuancés selon le nombre de personnes présentes lors d’une réunion virtuelle, la qualité vidéo choisie, le type d’appareil utilisé, la longueur et la complexité des requêtes. Nous en sommes pleinement conscients. Il ne s’agit ni de valeurs absolues ni de garanties individuelles, mais de repères comparatifs, partagés non pour asséner une vérité définitive, mais pour éveiller la réflexion et encourager une lecture plus lucide et systémique des usages numériques.
Le vrai sujet : comparer, pas seulement mesurer
Une discussion sérieuse ne compare pas l’IA à zéro, mais à ce qu’elle remplace. Une réponse IA peut parfois remplacer une recherche dispersée sur dix pages, une chaîne de courriels, voire une réunion entière et dans ce cas, la comparaison énergétique s’inverse. Ce raisonnement comparatif est précisément ce que cherchent les analyses publiques sur les services numériques : l’énergie doit être évaluée sur la chaîne complète (centres de données, réseaux, terminaux, usages), et surtout par rapport à une alternative plausible. En d’autres termes : une IA qui évite une heure de réunion virtuelle n’a pas du tout la même signification qu’une IA utilisée pour générer dix variations inutiles d’un même texte. La sobriété ne consiste pas à interdire : elle consiste à aligner l’outil avec un besoin réel.
Pourquoi l’IA est-elle devenue le paratonnerre idéal ?
Parce qu’elle condense trois ingrédients explosifs : nouveauté, opacité et anxiété sociale. La nouveauté déclenche une surexposition médiatique et une perception de risque amplifiée. L’opacité (peu de métriques publiques standardisées) laisse le champ libre aux estimations extrêmes et il en existe. Enfin, l’IA touche au travail, à la création, à l’éducation : elle devient un symbole culturel, donc un objet commode pour cristalliser des inquiétudes. Mais un symbole n’est pas une comptabilité carbone. L’ennui, c’est qu’à force de débattre pour ou contre l’IA, on évite la seule question utile : quels usages numériques avons-nous normalisés sans jamais les discuter ?
Hygiène numérique : on aurait dû en parler avant
Parler d’hygiène numérique, ce n’est pas culpabiliser. C’est reconnaître qu’une grande partie de l’empreinte se joue dans des micro-décisions quotidiennes : qualité vidéo, durée d’exposition, duplication des fichiers, stockage sans fin, réunions sans agenda ni décision. Ce sont des gestes devenus automatiques, presque invisibles, mais qui, répétés des centaines de fois par des milliers de personnes, finissent par peser lourd. Autrement dit : le sujet est réel, mais il mérite mieux que des slogans. Ce qui manque, ce ne sont pas des interdits ni des postures moralisatrices ; ce sont des normes d’usage simples, partagées, répétables, intégrées aux pratiques professionnelles et collectives. Une culture commune du juste nécessaire, capable d’arbitrer entre confort, efficacité et responsabilité.
Sortir du récit émotionnel, retrouver la lucidité
La tentation est grande de transformer l’IA en héroïne à défendre ou en monstre à abattre. Mais dans les deux cas, on fait la même erreur : on réduit un sujet systémique à un récit émotionnel. Or, le numérique est un système : centres de données, réseaux, terminaux, comportements. Les institutions publiques insistent justement sur la nécessité de transparence et de mesure pour comprendre et piloter l’impact des centres de données. La bonne posture n’est ni techno-optimiste béate, ni techno-panique : c’est l’évaluation pragmatique. Une IA utile, bien cadrée, peut réduire des frictions (réunions, recherches dispersées, itérations). Une IA gadget, utilisée pour produire plus de contenu au cas où, fait l’inverse. Ce n’est pas l’outil qui tranche : ce sont nos usages.
5 gestes concrets, zéro morale, efficacité maximale
Visioconférence : activer la caméra seulement lorsqu’elle apporte une réelle valeur, pour une présentation, un échange humain, un contexte visuel. Sinon, privilégier l’audio et une prise de notes structurée. Une heure de visioconférence n’est jamais neutre sur le plan énergétique.
Réunions : pas d’objectif clair, pas de rencontre. Si une synthèse générée par l’intelligence artificielle peut remplacer soixante minutes à six personnes, le gain est immédiat, en temps comme en énergie.
Vidéo en continu : ajuster la résolution lorsque la différence est imperceptible, sur un téléphone ou un petit écran par exemple. La vidéo en continu demeure l’un des usages numériques les plus énergivores du quotidien.
Courriels : limiter les pièces jointes volumineuses, privilégier les liens partagés, faire le ménage régulièrement. Le stockage infonuagique a un coût, et une boîte de réception saturée est une dette invisible qui s’accumule.
Intelligence artificielle : l’utiliser lorsqu’elle remplace une activité réellement coûteuse, comme une réunion, une recherche dispersée ou un travail à refaire. Éviter de multiplier les variantes pour voir. L’enjeu n’est pas seulement la requête, mais le volume et la pertinence des usages.

Conclusion : changer de cible, c’est gagner en crédibilité
Oui, l’IA consomme. Oui, elle doit être encadrée, mesurée, et les fournisseurs doivent être plus transparents. Mais si l’on veut être cohérent, il faut sortir de la logique du bouc émissaire. Le débat ne peut pas se limiter à l’IA est-elle écoresponsable ? Il doit devenir : quels usages numériques voulons-nous encourager, lesquels voulons-nous limiter, et pourquoi ? La sobriété numérique n’est pas un procès : c’est une discipline collective de bon sens. Si le débat sur l’IA peut servir de déclencheur pour enfin parler d’hygiène numérique au sens large, alors c’est peut-être la meilleure nouvelle écologique de cette révolution technologique.



